Depuis des décennies, la créatinine sérique occupe une position centrale dans les bilans biologiques. Médecins généralistes, néphrologues, médecins du sport : tous l'utilisent pour estimer le débit de filtration glomérulaire (DFG, la vitesse à laquelle les reins filtrent le sang) et détecter une éventuelle atteinte rénale. C'est un réflexe clinique bien ancré. C'est aussi, dans un nombre considérable de cas, une source d'interprétations erronées.
Pour une personne sédentaire de morphologie standard, la créatinine fonctionne raisonnablement. Pour un sportif de haut niveau, un pratiquant de musculation ou tout individu présentant une masse musculaire élevée, elle perd une grande partie de sa valeur informative. La raison est biochimique, directe, et documentée depuis longtemps.
La créatinine : un dérivé du muscle, pas un marqueur neutre
La créatinine est le produit de dégradation de la créatine phosphate, une molécule stockée dans les fibres musculaires et utilisée pour la régénération rapide de l'ATP lors d'efforts intenses. Le processus est spontané et continu : une fraction de la créatine phosphate se transforme spontanément en créatinine (sans intervention d'enzyme), qui passe dans le sang et est filtrée par les glomérules rénaux (les petits filtres microscopiques du rein).
Ce mécanisme a une implication directe : plus la masse musculaire est élevée, plus la production basale de créatinine est importante. Cette relation est linéaire. Elle ne reflète pas l'état fonctionnel du rein, elle reflète la quantité de tissu musculaire de l'individu.
Les équations standard d'estimation du DFG (CKD-EPI, MDRD, des formules mathématiques utilisées par les laboratoires) intègrent certes l'âge, le sexe et la race pour corriger partiellement ce biais. Mais elles ont été développées et validées sur des populations générales, pas sur des cohortes de sportifs. Dès que la morphologie d'un individu s'écarte de la moyenne statistique de ces cohortes, la précision des équations s'effondre (PubMed).
Un marathonien de 75 kg avec 12 % de masse grasse et un homme sédentaire de 75 kg avec 28 % de masse grasse auront la même créatinine selon le modèle... si leur rein filtre de manière identique. Dans la réalité, le sportif produira davantage de créatinine simplement parce qu'il dispose de plus de tissu musculaire actif. Sa créatinine sera donc plus haute. Et les équations le classeront, à tort, dans une zone de vigilance rénale.
Les faux positifs : une réalité documentée, pas une anecdote
Les données sont explicites. Chez les individus présentant une masse musculaire supérieure à la moyenne, le DFG estimé à partir de la créatinine (eGFRcr) tend systématiquement à sous-estimer la fonction rénale réelle (PubMed). C'est l'inverse du biais observé chez les individus avec une faible masse musculaire (personnes âgées, patients atteints de sarcopénie), où l'eGFRcr surestime la fonction rénale.
Une étude publiée dans Occupational and Environmental Medicine a mesuré l'ampleur de ces divergences chez 458 coupeurs de canne à sucre d'Amérique centrale, une population frappée par une épidémie de néphropathie. La différence absolue moyenne entre eGFRcr (DFG estimé par la créatinine) et eGFRcys (DFG estimé par la cystatine C) atteignait 22 mL/min/1,73 m² au Nicaragua et 13 au Salvador, l'estimation par la créatinine étant la plus élevée des deux (PubMed). L'étude ne comporte aucun DFG mesuré : elle ne dit pas laquelle des deux estimations est la plus juste, elle montre qu'un même rein reçoit deux verdicts selon le marqueur retenu. C'est un écart cliniquement significatif, suffisant pour faire basculer un individu d'un statut "normal" à un statut "vigilance rénale".
La supplémentation en créatine aggrave encore la situation. Des millions de sportifs consomment de la créatine monohydrate, dont le métabolisme produit précisément de la créatinine. Une méta-analyse récente publiée dans BMC Nephrology, qui a retenu vingt et une études, conclut à une élévation modeste et transitoire de la créatinine sérique, attribuée au renouvellement métabolique plutôt qu'à une atteinte rénale, et à l'absence de modification significative du débit de filtration glomérulaire (PubMed). Autrement dit : la créatinine monte, le rein filtre normalement. Mais le bilan biologique standard ne permet pas de le distinguer. Le dossier complet de la molécule, doses et limites comprises, fait l'objet de notre décryptage dédié.
La cystatine C : un marqueur produit à taux constant, indépendamment du muscle
La cystatine C est une petite protéine appartenant à la famille des inhibiteurs de cystéine protéases (des enzymes qui dégradent les protéines). Sa propriété clé : elle est produite à un taux constant et stable par toutes les cellules nucléées de l'organisme, indépendamment de la masse musculaire (PubMed). Elle est ensuite librement filtrée par les glomérules, complètement réabsorbée et dégradée par les tubules proximaux (la partie du rein qui récupère les substances utiles après filtration) — et n'est pas sécrétée par le tubule rénal en quantité significative.
Sa concentration plasmatique dépend donc presque exclusivement du taux de filtration glomérulaire. Pas de la quantité de tissu musculaire. Pas de l'alimentation. Pas de la supplémentation en créatine.
Une étude publiée dans l'American Journal of Kidney Diseases a démontré que la cystatine C détecte les altérations de la filtration glomérulaire avec une sensibilité de 93,4 %, contre 86,8 % pour la créatinine — et qu'elle commence à s'élever dès que le DFG passe sous 88 mL/min/1,73 m², contre 75 mL/min/1,73 m² pour la créatinine (PubMed). Non seulement elle est plus fiable en situation de masse musculaire atypique, mais elle est aussi plus précoce dans la détection d'une atteinte fonctionnelle débutante.
La cystatine C s'élève dès que le DFG passe sous 88 mL/min/1,73 m², contre 75 mL/min/1,73 m² pour la créatinine. Elle détecte les atteintes glomérulaires plus précocement.
Les nouvelles équations CKD-EPI : vers une combinaison des deux marqueurs
La communauté néphrologique a reconnu ces limites. En 2021, le New England Journal of Medicine a publié de nouvelles équations CKD-EPI qui intègrent la cystatine C, seule ou combinée à la créatinine (PubMed). Ces équations, développées sans variable raciale, sont depuis lors les équations de référence des recommandations internationales. La position européenne est plus nuancée. L'EFLM, la fédération européenne de chimie clinique et de médecine de laboratoire, recommande aux laboratoires du continent l'équation EKFC (European Kidney Function Consortium). Elle la juge mieux adaptée aux populations européennes que la CKD-EPI 2021 (PubMed).
L'équation combinée (eGFRcr-cys) est aujourd'hui considérée comme la plus performante pour les populations présentant des déterminants non standards de la créatinine, c'est-à-dire précisément les profils athlétiques. Elle compense le biais musculaire de la créatinine par la stabilité de la cystatine C. Et lorsque la créatinine est fiable, la combinaison n'introduit pas de biais supplémentaire.
Mais cette combinaison n'est possible que si les deux marqueurs sont mesurés. Or, dans la pratique clinique standard et dans la grande majorité des bilans biologiques commerciaux, la cystatine C n'est pas mesurée par défaut. Elle reste un examen de seconde intention, prescrit seulement quand la créatinine semble discordante. Pour un sportif dont la créatinine est "modérément élevée", aucune alarme ne se déclenche : le résultat est noté, parfois surveillé, et la cystatine C n'est jamais demandée.
Ce que révèle vraiment l'écart créatinine / cystatine C
Quand la créatinine indique un eGFR abaissé et que la cystatine C indique un eGFR normal, la conclusion n'est pas que les deux marqueurs se "contredisent". Elle est que la créatinine est confondante, et que la cystatine C fournit la mesure la plus représentative de la filtration réelle.
L'inverse est aussi informatif. Si les deux marqueurs convergent vers un eGFR abaissé, la probabilité d'une dysfonction glomérulaire authentique augmente. C'est précisément la logique des équations combinées : réduire certains biais propres à chaque marqueur, sans annuler toute incertitude ni établir automatiquement l'étiologie.
Chez les sportifs, la discordance entre les deux marqueurs est la règle, pas l'exception. Interpréter un bilan rénal sans cystatine C dans ce contexte, c'est accepter délibérément un taux d'erreur élevé dans son évaluation.
La médecine de précision ne consiste pas seulement à choisir les bons nutriments. Elle commence par choisir les bons marqueurs.
Et ces marqueurs prennent tout leur sens dans la durée. Une mesure unique de la cystatine C, aussi fiable soit-elle, reste un instantané. Des bilans espacés de quelques mois peuvent constituer un cadre pragmatique, à condition de conserver la même méthode et des conditions comparables. Plusieurs résultats peuvent documenter une stabilité ou une évolution ; celle-ci doit être confrontée à la répétabilité et, lorsqu'elle est disponible, à la limite de changement de référence adaptée au dosage. Un eGFRcys passant de 105 à 92 mL/min/1,73 m² en neuf mois mérite donc une lecture clinique, mais l'écart ne suffit pas à conclure sans son incertitude et son contexte.
Pour les profils athlétiques, ce suivi longitudinal est d'autant plus pertinent que la masse musculaire évolue au fil des saisons d'entraînement. La créatinine peut suivre ces variations de composition corporelle ; la cystatine C est moins dépendante du muscle, mais elle conserve ses propres déterminants et son incertitude de mesure. Une discordance répétée est compatible avec un effet musculaire sur la créatinine : elle ne confirme pas à elle seule cette origine et n'exclut pas une évolution rénale silencieuse.
Questions fréquentes
Références
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